Lors d’un récent déplacement professionnel pour une conférence, j’ai pris un Uber conduit par un chauffeur brésilien. Notre conversation a commencé en anglais et a suivi le rythme habituel d’une discussion informelle.
À mesure que la conversation devenait plus personnelle, notamment lorsqu’il a évoqué son expérience personnelle d’immigrant et les difficultés qu’il avait rencontrées dans ses différents lieux de travail, il a marqué une pause et a ouvert Google Translate sur son téléphone. Il s’est mis à parler en portugais. Je lui ai répondu en anglais. Le système traduisait en temps réel, et la conversation s’est poursuivie sans interruption.
En tant que psychologue du travail et des organisations, je m’intéresse depuis longtemps à la manière dont les individus s’adaptent à des environnements de travail en mutation, en particulier dans les moments qui se situent en dehors des cadres organisationnels formels. Ce qui m’a marqué dans cet échange, ce n’était pas la nouveauté de la technologie, mais la façon dont un outil numérique pouvait naturellement élargir une interaction humaine. À cet instant, la communication n’était plus limitée par une langue commune. C’est le genre de moment souvent décrit à travers le language de l’intelligence numérique : une personne utilisant des outils numériques, son jugement et sa capacité d’adaptation pour naviguer dans une interaction du monde réel.
De telles expériences ne sont plus exceptionnelles. Le travail et la vie quotidienne se déroulent désormais dans des environnements où les systèmes numériques façonnent en permanence la manière dont les individus interagissent, apprennent et agissent.
Les organisations devraient-elles donc élaborer une stratégie axée sur l’intelligence numérique pour améliorer et mesurer les performances au travail ? Pour répondre à cette question, nous pensons qu’il est nécessaire de définir d’abord ce qu’est l’intelligence numérique, puis d’examiner ce qui change réellement à l’ère de l’IA.
Qu’est-ce que l’intelligence numérique ?
L’intelligence artificielle est en train de transformer la manière dont le travail est effectué dans presque tous les secteurs. Sans surprise, chaque changement technologique majeur s’accompagne d’un nouveau vocabulaire.
Les voyages en avion nous ont valu le « jet lag ».
Le courrier électronique nous a apporté le spam.
L’informatique nous a apporté le multitâche.
De la même manière, l’ère numérique a vu émerger de nouveaux concepts visant à décrire les compétences nécessaires pour évoluer dans des environnements fortement marqués par la technologie. L’intelligence numérique est l’un de ces concepts.
Elle renvoie à l’ensemble des capacités sociales, émotionnelles et cognitives qui permettent aux individus d’interagir de manière efficace, responsable et adaptée dans le monde numérique. Au cours de la dernière décennie, cette notion s’est imposée comme une référence dans les réflexions sur la citoyenneté numérique, la sécurité en ligne et l’éducation.
Dans la littérature comme dans la pratique, l’intelligence numérique est généralement considérée comme une combinaison de plusieurs aptitudes clés :
- une bonne maîtrise des outils et technologies numériques ;
- la capacité à s’adapter à des environnements technologiques en constante évolution ;
- le discernement dans l’évaluation et l’utilisation des informations numériques ;
- l’efficacité dans les interactions et la collaboration médiatisées par le numérique.
Cette définition permet de rendre compte d’un large éventail de comportements qui comptent dans le monde du travail moderne. Cependant, cette même ampleur peut devenir une limite dans le contexte professionnel. Lorsqu’un concept tente de tout englober – de l’utilisation des outils au jugement en passant par les résultats comportementaux –, il devient plus difficile de déterminer précisément ce qui est à l’origine d’une performance efficace.
Cela revêt une importance particulière en ce qui concerne l’IA sur le lieu de travail. Les capacités humaines fondamentales telles que le raisonnement, la personnalité et la capacité d’apprentissage ne sont pas nouvelles. Ce qui change, c’est l’environnement dans lequel ces capacités s’expriment. L’IA modifie le rythme de travail, la nature des décisions et la manière dont les individus interagissent tant avec l’information qu’entre eux.
C’est pourquoi nous ne considérons pas l’intelligence numérique comme un trait inné que les individus possèdent ou non. Il s’agit plutôt d’un terme générique désignant la capacité à évoluer dans un monde numérique. Pour les organisations, cependant, la question la plus pertinente est plus précise : quelles capacités aident les individus à être performants lorsque l’IA et les outils numériques sont intégrés dans le flux de travail ?
L’impact de l’intelligence numérique sur le monde du travail
À mesure que les nouvelles technologies se généralisent, des concepts familiers sont souvent présentés sous un jour nouveau, qui semble d’actualité et convaincant. Mais un nouveau vocabulaire ne signale pas toujours l’émergence d’une qualité humaine fondamentalement nouvelle. En effet, le changement technologique ne redéfinit pas les qualités humaines ; il modifie simplement les exigences qui leur sont imposées.
D’une part, le travail peut devenir plus rapide, mieux accompagné et plus efficace. L’accès à l’information est facilité et la charge cognitive est souvent allégée. D’autre part, un recours accru aux systèmes peut modifier la manière dont le travail est vécu. Les individus peuvent se sentir plus productifs tout en étant moins directement impliqués dans le jugement, la résolution de problèmes ou la prise de décision.
Cette dynamique s’inscrit dans le prolongement de conclusions bien établies de la recherche en organisation, notamment le biais d’automatisation et la dégradation des compétences, selon lesquelles le recours aux systèmes peut progressivement remodeler l’engagement humain dans les tâches essentielles. En conséquence, les organisations sont confrontées à une question plus fondamentale : à quoi ressemble une performance efficace des employés lorsque les humains et l’IA produisent des résultats ensemble ?
Les définitions traditionnelles de la performance se concentraient principalement sur le rendement et l’efficacité. Dans les environnements basés sur l’IA, une performance réussie implique de plus en plus que les humains déploient l’intelligence numérique de différentes manières :
- La qualité du jugement appliqué parallèlement aux recommandations du système
- La capacité à évaluer quand s’appuyer sur les résultats de l’IA ou les ignorer
- Une conscience situationnelle constante dans les flux de travail assistés par la technologie
- Un apprentissage et un développement continus, et non pas seulement l’accomplissement des tâches
La performance effective d’un collaborateur ne se mesure pas uniquement à l’aune de la productivité. Elle dépend également de la manière dont le bon jugement, l’apprentissage et la capacité d’adaptation sont maintenus au sein de systèmes en constante évolution.
De l’intelligence numérique à la dextérité numérique
C’est là que la dextérité numérique devient un concept plus utile pour le monde du travail.
Si l’intelligence numérique est un concept large désignant la capacité à fonctionner efficacement dans un monde numérique, la dextérité numérique est une compétence professionnelle plus spécifique. Chez Talogy, nous définissons la dextérité numérique comme la capacité à adopter rapidement de nouvelles technologies, soit en maîtrisant habilement leur utilisation (le cas échéant), soit en comprenant leur impact et en donnant aux autres les moyens de les utiliser selon les besoins.
Nous définissons la dextérité numérique comme la capacité à adopter rapidement de nouvelles technologies, soit en maîtrisant habilement leur utilisation, soit en comprenant leur impact et en donnant aux autres les moyens de les utiliser selon les besoins.
Elle fait référence à l’efficacité avec laquelle les individus s’adaptent, apprennent et agissent lorsque les outils numériques et l’IA sont intégrés dans le flux de travail. En bref : la capacité des employés à utiliser l’IA sur leur lieu de travail. Elle déplace l’attention d’une catégorie large et floue d’« intelligence numérique » dans la vie quotidienne vers les capacités qui permettent une expression concrète de la performance dans des conditions en constante évolution. Elle aide à expliquer pourquoi certaines personnes s’adaptent plus rapidement, utilisent les outils de manière plus réfléchie et aident les autres à faire de même.
L’exemple d’Uber évoqué plus haut en est une illustration simple, mais éloquente, dans la pratique. Le chauffeur n’avait pas besoin de maîtriser la vie numérique à ce moment-là. Il a identifié un obstacle, choisi un outil et l’a utilisé de manière à interagir en toute fluidité avec ses passagers. C’est ce type d’adaptation pratique dont les organisations ont de plus en plus besoin au travail.
Cette distinction n’est pas seulement sémantique. Elle façonne la manière dont les organisations abordent la sélection, le développement et la gestion de la performance dans des environnements basés sur l’IA.
Implications de l’intelligence numérique pour les organisations
À mesure que l’IA s’intègre de plus en plus profondément dans la conception du travail, les organisations passent des questions d’adoption à celles de l’agilité et du développement de la main-d’œuvre. En conséquence, plusieurs questions prennent de plus en plus d’importance :
- Comment préserver la confiance dans le jugement humain tout en s’appuyant sur les systèmes ?
- Les outils numériques favorisent-ils l’apprentissage ou le réduisent-ils involontairement ?
- Comment définir la performance lorsque les résultats sont le fruit d’une collaboration entre les humains et l’IA ?
Il ne s’agit pas là de questions purement technologiques. Ce sont des questions sur la manière dont les individus développent et mettent à profit leurs atouts au fil du temps, en tandem avec la technologie.
La technologie évolue, le potentiel humain demeure
Le terme « intelligence numérique » reflète une volonté significative de décrire comment les technologies de pointe remodèlent la vie moderne. Il s’agit d’un cadre général utile, notamment dans les domaines de l’éducation et de la citoyenneté numérique. Mais lorsque l’objectif est de comprendre et d’améliorer les performances au travail, une approche plus ciblée s’impose.
Les qualités essentielles qui déterminent la performance n’ont pas fondamentalement changé ; c’est le contexte dans lequel elles s’expriment qui a évolué.
C’est pourquoi nous pensons que les organisations devraient moins se concentrer sur des étiquettes générales et davantage sur des compétences pratiques, pertinentes pour le travail et durables, telles que la dextérité numérique. Pour relever ces défis contemporains, il est primordial de comprendre comment les atouts humains bien établis se traduisent par des performances efficaces dans des systèmes de travail de plus en plus axés sur l’IA.
Le succès ne se définira donc pas uniquement par la création d’un nouveau terme ou par la rapidité d’adoption des technologies. Il dépendra de la capacité des organisations à aider leurs collaborateurs à rester adaptables, efficaces et prêts à affronter l’avenir.

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Veuillez noter que ce contenu est en anglais.

